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Trois.1 : Réalisation française - Extrait gratuit

Dernière mise à jour : 20 juil. 2022

Découvrez ici gratuitement le premier chapitre du troisième tome de la trilogie Trois.1 : et comme il se doit, #Enjoy !


Chapitre 1 : Visites


Saatchi gallery

La galerie Saatchi [i], non loin de Sloane Square, était un endroit plaisant où Lilie aimait bien se rendre de temps en temps. Non qu'elle estimât passionnantes les collections de cet "art" dit "moderne", mais y étaient également exposées des trouvailles visuelles souvent amusantes[ii]. Le parc autour était agréable, et de l'autre côté de la rue, il y avait, au dernier étage d'un grand magasin, un salon de thé offrant un superbe panorama des toits de Londres.


Lilie avait reçu une invitation, une demande de rendez-vous. Reconsidérant la personne qui lui avait adressée, elle corrigea sa terminologie. Il s'agissait d'une forme de convocation. Les instructions étaient trop précises pour que l'entrevue n'ait pas été minutieusement préparée.


Après s'être accordé un copieux tea time dans le grand magasin et rêvassé en contemplant la vue, Lilie descendit parcourir le parc, le nez enfoncé dans son écharpe, le bonnet bas sur ses oreilles, les mains gantées au fond des poches de sa doudoune. Elle se décida enfin à pénétrer dans la galerie, sinon elle allait geler sur pied, malgré sa résistance. Il y avait du monde à l'intérieur. Manifestement, une célébrité quelconque se trouvait dans les parages, car il y avait de nombreux téléphones portables brandis en l'air ; quelques flashes fusèrent.


Lilie jeta un coup d'œil pour tenter d'apercevoir de qui il s'agissait, puis haussa les épaules en se traitant de tête de linotte. Comme si elle, allait reconnaître quelqu'un… Elle bifurqua donc immédiatement vers un ascenseur, pour commencer sa visite par les étages supérieurs, dont elle redescendrait progressivement au gré des expositions.


Se réchauffant assez vite, elle retira petit à petit, bonnet, écharpe, gants, qu'elle fourra dans son sac à dos sans plus de manières. Elle s'ébouriffa enfin les cheveux pour leur rendre une apparence un peu moins plate, en vérifiant vaguement son allure dans le reflet d'un panneau de verre. Derrière elle, une silhouette floue se présenta.


— J'étais sûre de vous avoir reconnue. Merci d'être venue.


Cette voix, moitié cajolante, moitié cassante… Lilie se retourna d'un bloc, pour découvrir à hauteur de ses yeux, ceux, toujours aussi profondément noirs, de Sarah Hamilton. Une rapide vérification vers ses pieds lui confirma que pour arriver à ce résultat, la mince jeune femme était encore perchée sur d'invraisemblables escarpins, malgré la température polaire du dehors, qui exigeait plutôt des bottes fourrées.


— Madame Hamilton…

— Lilie, voyons, on ne s'appelle plus par nos prénoms ?

— Je ne me souviens pas qu'on l'ait déjà fait.

— Vous n'avez pas si mauvaise mémoire que cela, finalement. Mais on devrait franchir le pas, qu'en dites-vous ?

— En quel honneur ?

— Venez, marchons, voulez-vous ?


Au grand malaise de Lilie, Sarah lui passa un bras sous le sien et l'entraîna de salle en salle, comme deux amies de longue date commentant les œuvres exposées. De toute évidence, c'était exactement ce qu'elle cherchait à faire penser à toute personne qui les aurait croisées.


— Sarah, puisque donc on en est là… Je vous croyais de l'autre côté de la planète… ?

— Celle-ci est ronde… On en est toujours de l'autre côté pour quelqu'un. Et vous-même, que faites-vous à Londres ? Auriez-vous suivi mon conseil ?


Lilie se souvint de la dernière phrase de Sarah, avant son départ pour les États-Unis. "Quittez Los Angeles aussi vite que vous pourrez. Vous allez détester cette ville." Elle dut admettre que sur ce point, l'ex-épouse de Ben ne lui avait pas menti. D'ailleurs, si elle était honnête avec elle-même, elle devait reconnaître qu'elles n'avaient entretenu que des rapports d'une parfaite franchise, quitte à être abrupte, pour les rares fois où elles avaient communiqué.


— J'ai dû rentrer… pour convenances personnelles.

— Je le savais. Colin me l'a appris. Il en est très triste.

— Il me manque aussi beaucoup. C'est un petit garçon très attachant. Tout comme Harry.


Les deux femmes poursuivirent leur promenade de salle en salle, silencieuses pendant un moment. Lilie était surprise de l'attitude de Sarah, étonnamment urbaine, loin de la sophistication qu'elle lui avait connue, lors de l'unique fois où elles s'étaient croisées. Les circonstances étaient certes différentes. Le divorce semblait avoir eu un effet bien plus positif chez la petite et sombre jeune femme, que sur le grand et solaire Ben…


— Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de vous remercier, d'être intervenue pour me permettre de communiquer avec mes fils…

— Je vous en prie.

— Vous m'aviez dit que vous ne comptiez pas vous interposer entre eux et moi, et vous avez splendidement tenu cet engagement… J'ai été très favorablement impressionnée par votre rectitude.

— Merci du compliment. Mais en ce qui me concerne, c'était tout naturel.

— Je sais. Saviez-vous que lorsque Ben m'a demandé le divorce, je lui ai dit quelque chose comme de "foutre le camp, lui et sa progéniture ?"


Lilie eut un mouvement du cou, comme pour absorber une pilule amère.


— Oui, je le reconnais, le langage n'était pas très châtié, mais dans l'humeur du moment… Enfin, à la vérité, il n'y avait pas que l'humeur. Je pensais vraiment le fond, tout autant que la forme. Et puis, découvrir votre existence, quel genre de femme vous étiez, m'a ramenée un peu sur terre. À ma grande surprise, je vous ai ressentie comme… une menace sur mon lien avec mes enfants. C'était très étrange. Je me suis aperçue que leur sort m'importait encore. D'où ma visite chez vous à la veille de votre départ.

— Je suis ravie de l'apprendre.

— Si vous saviez certaines choses, vous seriez moins raide. Mais ce n'est pas le propos. J'avais besoin de vous parler. Si vous n'étiez pas venue, je serais de nouveau allée chez vous.

— Pour quel motif ?

— Pas pour vous demander des explications sur la vraie raison de votre départ de Los Angeles. Pour vous demander d'y retourner.

— PARDON ?

— Chut, moins fort ! Oui, il faut que vous y retourniez, et rapidement.

— Mais d'où sortez-vous une lubie pareille ?

— Lilie, vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu parler du scandale en préparation autour de Ben.

— Des rumeurs.

— Non. Des faits.

— Qu'en savez-vous ?


Sarah s'arrêta et extirpa de son délicat petit sac à main, signé d'une grande maison de sellerie de luxe, son élégant téléphone portable. Elle l'alluma et alla sur sa messagerie. Elle choisit un courriel que Lilie reconnut au nom de Colin et appuya sur la touche de transfert.


Trois.1 : Réalisation française

— Voici un message reçu de mon fils. Les enfants d'aujourd'hui ne savent pas encore écrire qu'ils vous envoient des e-mails, le croirez-vous ? Son écriture manuscrite n'est pas tout à fait au point, non plus que son orthographe, même sur un clavier, mais son style de dessin se passe de grands discours. Je vous laisse en juger.


Un bip dans son sac à dos indiqua à Lilie qu'elle avait reçu le fichier. Lâchant le bras de Sarah, elle ouvrit une de ses poches zippées, dans laquelle elle récupéra son propre intelliphone, qu'elle alluma à son tour. Le message clignotait comme avec impatience. Sans s'attarder sur le texte de Colin ("Maman, Je vai bien. Hary aussi. Je t'ais fait un dessain de Papa."), elle cliqua sur la pièce jointe. Le téléchargement terminé, le dessin du petit garçon s'afficha. Lilie étouffa un cri consterné derrière sa main, les yeux écarquillés.


— Ma chère, vous devez rentrer à Los Angeles. Si Ben est perdu, je m'en fiche. Mais Colin et Harry ont besoin qu'on les protège. Je n'espère rien de ce gamin attardé de Tom, pompeusement affublé du titre de parrain, pour faire ce qu'il faut.

— Ce… Ce qu'il faut ?

— À vous de voir. Mais vous seule aurez l'autorité suffisante pour arbitrer. Vous avez la maturité qui manque à tout ce pathétique petit monde.

— Qu'est-ce que vous comptez faire, vous ?

— Si vous n'arrivez pas à remettre les choses en ordre ? Reprendre la garde des enfants, bien sûr.

— Vous ne pouvez pas faire cela ! Ben… Cela le tuerait !

— Parce que vous croyez qu'il n'est pas déjà en train de s'y employer ?

— Je n'en sais rien… absolument rien.

— Vous le connaissez moins bien que moi, il est vrai. Alors, je vous le dis : il atteint le stade que j'espérais encore l'année dernière. Ne prenez pas cet air scandalisé, vous êtes forcément au courant. Je ne pensais pas que ma bombe aurait un tel effet retard, mais les faits sont là. Soyons bien claires entre nous : vous devez le convaincre d'aller faire ses saletés ailleurs que sous le toit où dorment Colin et son frère.

— C'est ça votre vengeance, Sarah ? L'avoir conduit au bord du précipice, et compter sur moi pour vous aider à lui donner la pichenette qui le fera basculer ? Vous m'envoyez l'achever, ou le sauver ?

— C'est là où réside toute la beauté de la situation, Lilie, ne trouvez-vous pas ? À vous de décider comment éviter ou précipiter le désastre.

— Vous êtes…

— Perverse ? Oui. J'ai été élevée pour l'être. Une vraie réussite, n'est-ce pas ?


Sarah contempla Lilie, avec une expression soudainement un peu triste sur les traits.


— Vous savez, si je voulais réellement encore du mal à Ben, je ne vous aurais pas approchée. J'aurais laissé les choses suivre leur cours. Mais, contrairement à lui, j'essaie de faire mieux, pas pire qu'avant. Vous n'êtes pas obligée de me croire.

— La vérité, c'est que vous n'avez aucune envie de récupérer Colin et Harry. Vous voulez gagner autant de temps que possible pour reculer cette éventualité.

— C'est exact. Et vous avez compris pourquoi, évidemment. Je ne suis pas prête à reprendre mon rôle de mère. Ni socialement, ni émotionnellement. Je ne sais d'ailleurs pas si je le serai jamais…

— En admettant que vous l'ayez jamais été.

— Encore bien vu. Lilie, vous et moi nous entendons tellement bien, toutes les deux…

— Vous trouvez ?

— En d'autres circonstances, nous aurions pu devenir… amies.

— Je ne crois pas. Pas avec ce que vous êtes capable de faire.

— Mais avec ce que vous, êtes capable de faire, si. Aidez Ben, aidez mes enfants, aidez-moi… et aidez-vous.

— Jolie manipulation…

— Il vous faut un moteur. Une bonne raison pour faire les choses. Sans quoi, vous restez au bord du monde, en panne. Vous avez besoin qu'on ait besoin de vous. Vous êtes ce genre de personne. Que vous importe qui démarre la machine ?


Les deux femmes avaient atteint le rez-de-chaussée de la galerie. Sarah retira son bras, mais posa sa main sur celle de Lilie, tout en la regardant droit dans les yeux. Puis elle eut un geste presque terrifiant ; elle se pencha pour l'embrasser sur la joue, en y laissant pressées ses lèvres un battement de cœur trop longtemps. Quand elle se recula, elle pivota sur ses talons et la quitta brusquement, rejoignant le petit groupe mondain qui de toute évidence, la cherchait. La bouche pincée, Lilie la regarda disparaître, réabsorbée par son univers distant, comme dans une autre dimension.


Serrant entre ses doigts son intelliphone, Lilie resta figée sur place un long moment, l'esprit vide et le cœur presque arrêté. Elle ne réémergea que lorsqu'un visiteur la bouscula par inadvertance. Le jeune homme s'excusa poliment, mais l'oublia aussitôt. Récupérant dans son sac bonnet, écharpe et gants, Lilie se prépara à affronter la température glaciale du dehors autant qu'elle en profita pour se cacher sous les replis épais de la laine écossaise.


Trois.1 : Réalisation française

Elle rentra directement chez elle, le cerveau fonctionnant tantôt au ralenti, tantôt à toute vitesse. Gagnée par des frissons, elle craignit dans un premier temps avoir pris froid et se précipita dans sa baignoire prendre un bain brûlant. Elle n'en sortit que pour se servir mug après mug de thé noir et bouillant. Le principal résultat s'avéra qu'elle fut incapable de dormir de la nuit.


Au matin, elle regarda encore à plusieurs reprises la pièce jointe du message transféré de Colin. Enfin, elle se décida à faire face à ce qu'elle avait jusqu'ici refusé, par déni, de vérifier. Elle alluma sa tablette et consulta les retours sur le mot-clé "Benjamin Carson". Tout d'abord, les premières références ne rendirent compte que de sa nomination aux Oscars. Ensuite, de son état de santé préoccupant, dû à une "grande fatigue". Plus loin, la déception du Golden Globe manqué. Mais entre les lignes… Les photos commençaient à parler, et les commentaires à se faire de plus en plus fielleux.


"Jamais la même fille, Benjamin ?", "Il les lui faut toutes, maintenant ?", "Mais où va-t-il les chercher ?", "Secret de séducteur, ou pas ?", "Ces acteurs qui choisissent de sortir avec des starlettes… ou pire !", "Rude soirée, Ben… ?", "Benjamin Carson a-t-il un problème ?", "Son divorce ? Demandé par sa femme, lassée de ses incartades !", "Le divorce du gendre idéal dû à son addiction au sexe !". Les entrées se succédaient, et encore n'était-ce que les titres. Les contenus étaient de moins en moins faits de sous-entendus circonlocutoires… pour devenir de plus en plus explicites et affirmatifs.

Lilie s'aperçut qu'elle pleurait lorsque ses doigts mouillés de larmes mal essuyées glissèrent trop souvent sur la tablette. Même les photos étaient dramatiques. On passait petit à petit des plus glamours, à celles, inévitablement moins flatteuses, de la vie courante. Mais le message visuel était évident. Un ange était en train de chuter. Les loups commençaient à sortir du bois pour hurler.

Avec les Oscars, trop de monde serait satisfait de décréter la curée. À Hollywood, rien de tel qu'un hallali pour apprécier une rédemption. C'en était presque christique : la gloire du prêche, la dénonciation, le procès pendant que tous les Ponce Pilate de la place s'en lavaient les mains, le chemin de croix, la crucifixion, avec peu de chances de résurrection. Ne manquait plus qu'à identifier le Judas qui le vendrait pour trente deniers… À ce rythme, cela n'allait plus tarder…


Que pouvait-elle dans ce décor ? Ce monde lui était tellement étranger… Et après avoir tout fait pour s'éloigner de Ben, quelle légitimité avait-elle ? Certainement aucune. Détournant les yeux, Lilie perçut, diluées dans ses larmes, les taches de couleur du portrait de Ben. Elle se leva, prit la toile et la cacha derrière son canapé. Sa place libérée à sa table lui parut affreusement vide. À sa façon, elle avait compensé une absence par une illusion. Il fallait enfin l'affronter, pour se poser les bonnes questions.


Dans ce contexte, le sommeil la fuit une seconde nuit consécutive. Elle passa de sa messagerie et du dessin de Colin aux articles sur Ben, sans parvenir à savoir quoi faire. Les mots d'Alistair, de Marcus… Le discours de Sarah par-dessus tout cela… Ils semblaient tous croire qu'elle pouvait, d'un coup de baguette magique, défaire un gâchis, dont ils ne soupçonnaient pas à quel point elle se sentait de plus en plus responsable, quoi qu'en dise Philip.


Les coups de sonnette répétés, en ce dimanche après-midi, furent tout à fait inattendus, et donc parfaitement importuns. Lilie jeta un œil méfiant par les rideaux de sa front-room, qu'elle conservait désormais fermés en permanence par crainte d'indésirables. Le visiteur s'était reculé du perron, le nez en l'air pour vérifier les environs. Les mains dans les poches de son jeans délavé et troué, un blouson de cuir épais sur un pull large, une grosse écharpe nouée à la diable, des santiags bien vieillies, et des lunettes de soleil alors qu'il pleuvait. Une Jaguar noire, à quelques mètres derrière lui, garée à l'arrachée. Lilie ouvrit une bouche stupéfaite avant de foncer vers l'entrée.


— Salut, ma belle, fit Tom en retirant ses lunettes pour l'embrasser. Je passais dans le coin…

— Ben voyons ! J'ignorais que tu étais rentré à Londres ? Tu n'es pas censé être… ? On ne sait où d'ailleurs, tu bouges tellement !

— Je suis en transit pour Stockholm, je dois y être demain. J'ai pensé que je n'avais pas de tes nouvelles depuis un bon moment… Enfin, à part pour les maisons… Ce qui est trop succinct à mon goût !

— Mais tu as bien fait, je suis si contente de te voir ! Entre, viens, on gèle dehors !


Lilie le débarrassa de son blouson, et lui offrit sans tarder de leur préparer du "vrai" thé anglais.


— Je peux visiter ? Je n'ai jamais eu les honneurs de ton "Home Sweet Home".

— Je t'en prie, fais comme chez toi. Ça va juste être très court, en comparaison de certains "palais".

Tom n'était pas né avec une cuiller en argent dans la bouche. Il haussa les épaules et entreprit une découverte méthodique de l'univers de Lilie, examinant chaque bibelot et chaque poster encadré. Elle poussa mentalement un soupir de soulagement en songeant au portrait de Ben dissimulé derrière son canapé. Quand Tom en fut à la chambre, il émit un sifflement étonné.


— Hé bien ! Moi qui étais persuadé que tu ne jurais que par ta tablette ! Sacrée bécane que tu as là ! Un truc de gamer ?[iii] observa-t-il en désignant le casque avec un micro et la souris à boutons programmables, caractéristiques, posés sur le bureau.

— Oui. Je me suis fait un petit plaisir à Noël, mon ancienne machine tirait un peu la langue. Comme j'ai plus de temps, dernièrement… Je m'y suis remise.

— Ah.


Il revint s'asseoir sur le canapé de la front-room, en face de Lilie qui finissait de verser l'eau chaude sur les sachets de thé s'imprégnant déjà d'un fond de lait, dans de grands mugs.


— Tu joues ici… alors que tu nous manques ailleurs.


On y était. Lilie n'avait pas cru une seconde à la visite de pure courtoisie. Tom n'aurait évidemment pas fait le déplacement "dans le coin" sans une idée derrière la tête.


— Pourquoi tu ne rentres pas à L.A. ?

— Parce que ma présence n'y est pas utile.

— Ce n'est pas vrai. Que s'est-il passé avec Ben ?


La concentration de Lilie à siroter sa tasse de thé, pourtant trop chaude, et plus encore son air buté, lui fournit sa réponse.


— Quel a été le problème ? insista Tom.

— Rien dont j'aie envie de parler.

— Vous vous êtes disputés. À quel sujet ?

— Tom…

— Avant ou après qu'il ne commence sa crise de priapisme ?

— …Avant.

— Donc, tu es au courant.

— Oui.

— Pourquoi es-tu partie ? Tu sais que je ne te lâcherai pas. Il faut que je sache.

— Disons… qu'il y a eu une limite à ce qu'il pouvait attendre de moi.

— Non ?? Tu veux dire que… ? Oh, c'est pas vrai… Mais c'était… Enfin, il n'a pas été… ?

— Ne t'inquiète pas. Si ça s'est mal passé, ça a été entièrement ma faute.

— Comment ça ?

— Il a essayé… de se déclarer. C'était maladroit, mais pas agressif. Seulement, je n'ai pas bien réagi. Du tout. On s'est expliqué ensuite. J'ai décidé de partir parce que ce n'était pas possible de rester dans ces conditions. Je devais n'être qu'une collaboratrice, on continuerait à travailler ensemble. La distance aurait simplement fait qu'on s'arrêterait là et ç'aurait été très bien.

— Mais Tony a fait du zèle et tu as fini par claquer la porte.

— Ah, tu es au courant de ma démission. En fait, c'est un peu plus compliqué que ça. Ben n'a jamais vraiment accepté mon départ. Il cherchait par tous les moyens de… rester présent. C'est devenu insupportable. Surtout quand Tony a tenté me forcer la main en me faisant passer pour une incarnation de Ben en Europe.

— Tu sais qu'il ne m'en a rien dit ? Du tout ?

— Je m'en suis doutée. Mais il ne faut pas lui en vouloir. Il sait bien que… Enfin, qu'on s'aime bien tous les deux. Tout comme moi, il a refusé de te mettre en porte-à-faux.


Tom sourit intérieurement, plus touché de cet aveu qu'il ne l'aurait admis. Il préféra cependant opter pour une mine sévère.


— Vous êtes des imbéciles, aussi têtus l'un que l'autre. Si vous m'aviez parlé, je vous aurais botté les fesses à tous les deux, et on n'en serait pas là.

— Non, Tom. On n'en serait pas là. Mais je ne crois pas que cela aurait changé les choses sur le fond. Ben et moi… Il y a quelque chose qui ne peut pas aller.


Tom s'abîma dans une réflexion, comparant les différences entre une tentative d'approche de Lilie et le défilé de créatures depuis toutes ces semaines. Comme souvent avec Ben, deux attitudes étaient en conflit l'une avec l'autre. Ou plutôt, l'une aggravait l'autre.


— En gros, après des mois de harcèlement moral et un complet désastre personnel, au moment où il redevient libre et qu'il pense retrouver une compagne stable, une femme vraiment exceptionnelle… Oh, ça va, hein, tu es ce que tu es… Il s'est pris une fin de non-recevoir, assez brutale, si je comprends bien. Deux échecs ramassés en si peu de temps, pour quelqu'un comme lui qui a toujours été aimé, c'est dur.

— C'est aussi grave ?

— Il a complètement pété les plombs, Lilie. Et c'est le tombeur qui te parle. Je ne dis pas que c'est ta faute, entendons-nous bien, mais il est en train de se venger de toutes ses déceptions, la première étant lui-même, en mode accéléré. Je ne suis pas un saint avec les femmes, tu es au courant, mais je ne suis jamais allé aussi bas. J'aime le sexe pour m'amuser, lui s'en sert pour se punir.

— C'est à ce point ?

— J'ai assisté à des trucs, si tu savais…

— Non, merci, sans façon !

— Lilie, il faut que tu reviennes.

— Je ne peux rien pour lui sur ce plan-là. Rien du tout.

— Si tu reviens, il arrêtera.

— La présence de ses enfants ne l'arrête même pas, je te ferai observer.

— Les petits ne voient rien, encore heureux.

— …En es-tu si sûr ?

— Pardon ?


Lilie vint s'asseoir à côté de son visiteur sur le canapé, ce qui était une alerte en soi. Elle lui posa délicatement la main sur le bras, ce qui était bien plus inhabituel. Il n'allait pas aimer ce qu'il allait entendre.


— Tom, ne te fâche pas à ce que je vais te dire. S'il te plaît.

— Je ne te garantis rien. Vas-y, je m'attends au pire.

— J'ai croisé Sarah, avant-hier.

— SARAH ???


La colère l'emporta sur la stupeur. Tom contempla Lilie comme si elle venait de lui annoncer qu'elle avait eu une audience privée avec l'Empereur Sith Palpatine[iv] en personne.


— Crois-moi, ça m'a fait un choc aussi. Quand je t'ai vu à la porte tout à l'heure, j'ai pensé que tu l'avais appris et que tu débarquais pour me sonner les cloches…

— Tu le mériterais ! Qu'est-ce que tu fais, en intime de cette tarée ? Vous êtes copines depuis longtemps ? Vous cassez du sucre ensemble sur le dos de Ben ? Tu lui racontes tes problèmes avec lui ?

— Stoooop ! Rien de tout ça. Comment peux-tu imaginer ça ?

— Tu as raison, je n'y crois pas ! Ben te fait confiance, je te fais confiance !

— Tom, elle voulait me parler parce que Colin lui a envoyé un dessin.

— Ça dure encore, cette plaisanterie téléphonique ? Ben est pourtant contre, non ?

— C'est vrai. Il n'aime pas cela, mais il s'efforce d'être honnête, pour le bien des enfants.

— Le bien d'être en contact avec cette…

— Tom, tu te calmes, tout de suite. J'ai besoin de ton avis, pas de tes invectives. Vraiment. Ça fait deux jours que je n'en dors plus.


Lilie se leva et alla chercher sa tablette. Elle fit glisser quelques menus, avant d'ouvrir une image, qu'elle mit sous le nez de Tom. En la découvrant, celui-ci se tassa dans les coussins, une main sur le bas du visage, devenu pâle. Le dessin d'enfant était maladroit, mais très clair. Il y avait Ben avec trois "dames" autour de lui, pas habillées et qui le touchaient entre les jambes.


— Colin communique avec sa mère, oui. Sarah ne s'est jamais vraiment mal comportée avec lui, si tu es honnête tu le reconnaîtras. Il exprime toujours ses émotions par dessin, tu es bien placé pour le savoir. Il n'y avait pas de raison qu'il ne fasse pas de même avec sa mère.

— Et il améliore sa technique en grandissant, de toute évidence. Il n'y a pas à se tromper sur la scène, on a même le quartier de lune pour indiquer quand elle a eu lieu… Sarah doit être contente ? Elle a de quoi démolir Ben ?

— Tu vas être surpris, mais non.

— Super crédible… Et pourquoi te montrer ça à toi ?

— Tu vas avoir du mal à t'en remettre, mais elle et toi êtes d'accord sur un sujet. Elle m'a demandé de retourner aux États-Unis.

— Pour espionner pour son compte ?

— Non !! Pour protéger les enfants. Sarah pense que ma présence le fera juste aller se débaucher ailleurs, mais elle compte au moins que les petits seront à l'abri sous mon aile.


Tom se passa une main sur le visage, consterné.


— J'avoue. C'est l'idée. De tout son entourage, tu es la seule qui y parviendra. Moi je suis trop absent. Il faut que tu rentres, Lilie. Il faut que tu l'aides. Il est en train de plonger.

— Je ne peux pas, Tom. Je ne peux pas… être ce qu'il voudrait que je sois.

— Que tu n'aies pas envie d'être… trop intime, je peux comprendre. Ça ne se commande pas. Mais il a besoin de toi.

— Ce que je pourrais lui offrir sera insuffisant pour lui. Un supplice de Tantale. Ça risque d'être encore pire.

— Non. Je vais lui parler. Il m'écoutera. Promets-moi de rentrer.

— Tom, tu ne peux pas me demander de me décider comme ça. J'ai besoin de réfléchir.

— Bien sûr que non.

— Bien sûr que si. Tout le monde ne fonctionne pas comme toi sur un claquement de doigts.

— Lilie, tu viens de me dire que ça fait deux jours que tu ne dors pas. Tu sais très bien pourquoi. Allez, tu fais tes valises. Je te mets moi-même dans l'avion.

— Non mais, ça ne va pas mieux, toi ! Tu débarques ici et tu décides de tout ! Plus encore : tu t'imagines que je vais me pointer en toute simplicité à la porte de Ben, du genre "Bonjour, c'est moi, maintenant tu arrêtes tes frasques !" ?

— C'est exactement ce qui va se passer, pourtant.

— Et s'il me vire de chez lui ?

— Tu viens chez moi. Non d'ailleurs, on va faire plutôt comme ça : tu viens d'abord chez moi et tu n'acceptes de le voir que s'il se calme.

— Tom, je ne vais pas faire onze heures d'avion, m'installer chez toi en ton absence, sans savoir ce qu'il en est de l'autre côté.

— Tu as raison. Mais on va vite être fixés. Il est quelle heure à L.A. ? Bah, de toute façon, il va décrocher, sauf à être fin saoul, bien sûr…


Tom sortit son téléphone et composa le numéro de Ben. Lilie aurait voulu l'en empêcher, mais il lui attrapa la main qu'elle tendit, y posa un baiser puis la serra fermement contre lui. Il mit le haut-parleur pendant que la sonnerie retentissait. Il en fallut une bonne dizaine avant que l'on réponde. En fond sonore, de la musique braillarde et… des gémissements suggestifs.


— Tom ? Comment ça va, petit frère ? Toujours fâché ?


La voix était pâteuse, un peu essoufflée et grondante par saccades. Il y avait peu de doute sur ce que Ben était en train de faire alors même qu'il tenait son téléphone.


— Salut. Je suis avec Lilie et je t'ai mis sur haut-parleur.

— …Bonjour, Ben.


Il y eut à l'autre bout de la ligne un hoquet de stupeur, un bruit de verre brisé, puis un vacarme diffus de piaillements de protestation, de tissu froissé comme des vêtements que l'on jette à quelqu'un.


— Foutez-moi le camp, je vous dis ! Dehors !


Ben avait mis la main sur son téléphone pour étouffer sa voix, mais les mots, plus aboyés qu'autre chose, filtrèrent ses doigts. Il y eut un claquement de porte, des insultes de voix féminines, puis un long silence, rompu seulement par la respiration hachée d'un Ben qui faisait apparemment les cent pas. Ni Tom ni Lilie ne se regardèrent, atterrés.


— …Lil… Lilie ? C'est vraiment toi ?

— J'espère qu'un jour on en rira, mais en ce moment, je t'écraserais bien mon poing sur la figure, siffla Tom, furieux.

— …Lilie ?

— Je suis là.


Elle aurait donné beaucoup pour être ailleurs. Tom lui passa son bras autour des épaules, autant pour la soutenir que pour l'empêcher de s'enfuir.


— Tu ne le mérites pas, mais elle va revenir à L.A., Ben.

— Enfin, si tu veux.


De l'autre côté de la ligne, Ben s'assit sur le bord d'un lit en clignant des yeux. Il avait mal à la tête, il se sentait sale des cheveux à la plante des pieds, mais une voix le tirait de cette crasse intérieure et extérieure.


— Si je veux ? Si je veux ? Quand est-ce que tu arrives ?

— Elle sera dans l'avion au départ d'Heathrow demain matin, je l'y mettrai moi-même. Arrange-toi pour la faire chercher à l'aéroport. Et quand tu rentreras demain soir à la maison, vous aurez une discussion.

— Oui, oui, bien sûr…

— Si elle n'est pas satisfaite du résultat, si je ne suis pas satisfait du résultat, elle repart et vient chez moi. Si tu veux qu'elle reste, je te suggère d'être parfait. Tu as vingt-quatre heures pour récupérer, c'est plus que tu ne mérites. C'est bien clair ?

— Oui. Oui. Très clair. …Lilie, parle-moi.

— …Pas maintenant. Pas avec… ce que je viens d'entendre quand tu as décroché. …À demain.

— Tu as bien compris, reprit Tom, les termes de l'accord sont bien limpides dans ta tête ?

— Oui. Oui. Elle revient. Merci Tom.

— Tu me diras merci quand tu seras redevenu toi-même. Et franchement, ce ne sera pas trop tôt. On ne se reparle pas avant que je l'aie eue, elle, en ligne, pour qu'elle me rende son verdict. Tu as ta feuille de route. Au boulot.

— Tom, elle est encore à côté de toi ?

— Oui. Elle entend.

— Lilie, rentre. Je te demande pardon. Rentre. Je ne fais que des conneries depuis que tu n'es plus là.

— Elle pleure, abruti ! Je t'interdis de la faire pleurer ! Je raccroche, je m'occupe d'elle. Tu sais ce qu'il te reste à faire. Salut.


Tom coupa la communication d'un pouce rageur. Il serra Lilie contre lui, en posant son menton sur ses cheveux.


— Désolé, ma belle. Je ne pensais pas… tomber sur ça. Mais au moins… On a mesuré l'urgence. Tu vois que je n'ai pas menti.

— Il est en miettes… Tout simplement en miettes. Il a perdu toute estime de lui-même au point de se rouler dans sa fange. Tout ça parce que… je l'ai repoussé ?

— C'est plutôt la goutte qui a fait déborder le vase. Ça fait trop longtemps que ça dure, il n'en peut plus. On a encore une petite chance de le sortir de là avant la descente définitive aux enfers. Après tout, je ne l'ai pas vu prendre de médicaments ni de drogue. Exige qu'il arrête l'alcool, mais ça je ne suis pas trop inquiet. Il n'aime pas vraiment ça, je doute qu'il soit accro.

— Mais dans quoi tu m'envoies…

— Allez, prépare tes valises. Pendant ce temps, j'arrange ton billet avec Annabel. Je nous fais livrer à dîner ici. Et ensuite, tu m'apprends à jouer en ligne.


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[i] À écouter : Nickelback — Song On Fire. [ii] Visiter le site https://www.saatchigallery.com/. [iii] Joueur (ou joueuse) de jeu vidéo en ligne. [iv] Star Wars.

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